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In memoriam Jean Raspail

In memoriam Jean Raspail.

A sa création en 2009, notre librairie a été placée sous le patronage de Jean Raspail qui nous a montré que le rêve est une part du verbe être conjugué au futur.

Depuis sa mort, d’éminents critiques et observateurs de la vie littéraire, gens du grand monde (assez peu) et petits gens du peuple (plus nombreux) ont souligné, avec justesse, l’originalité de son oeuvre et le charme de son écriture. Le camp des Saints fait exception mais il est « controversé » (par qui et pourquoi ? Nul ne se hasarde à le dire).

Mais, pour moi et pour quelques autres, Jean Raspail c’est plus que tout ça. C’est un observateur, lucide et courageux, de notre monde moderne qui va nous manquer douloureusement.

Il sait  que  la France va mal : que la Nature humaine est malmenée ; que les mœurs sont bouleversés ; que l’État tout puissant n'est plus qu'un outil d’oppression ; que les institutions sont controversées ; que les liens sociaux sont rompus ; que l'économie est en déliquescence ; que la guerre pointe à l'horizon et que l'échec est patent.

Pourtant, refusant le désespoir, cet écrivain, original et subtil, aventurier, au plein sens du terme, des grands espaces et du rêve, auteur clairvoyant de romans prophétiques s’est penché sur son état dans une œuvre féconde. Son constat est sans appel.

La France des temps anciens, la France modèle de la « cité catholique », la France « fille aînée de l'Eglise », la France éducatrice des peuples, est morte ou, pour le moins en « dormition ». Une autre France à été substituée à la première.

Dans cette « autre France », toutes les valeurs fondamentales qui ont fait l'originalité et la grandeur de la France sont inversées: du pré-carré au mondialisme, de l'assimilation au communautarisme, des libertés au totalitarisme libertaire, de la charité au sentiment compassionnel, de la construction d'un État par la société à la déstructuration de la société par l’État, du droit des gens à l’État de droit, de l'amélioration des conditions de vie au maintien des acquis sociaux, de l'affirmation nécessaire des devoirs à la revendication impérative des droits. En un mot, de la jeunesse d'un monde sans cesse remis en question et amélioré à la vieillesse d'un monde baignant dans ses fausses certitudes résolument verrouillées.

La France d'aujourd'hui est l'exact contraire de la France d'hier. Les valeurs d'aujourd'hui sont l'irréfragable négatif des valeurs d'autrefois.

Les deux principales causes sont identifiées: la République (et ses valeurs) et le Citoyen (et son égoïsme).

La cause est entendue comme le souligne le grand historien Jean de Viguerie : «  Les politiciens, eux, savent que la France est morte. Ils ont une bonne raison de la savoir : ce sont eux qui l'ont tuée. Seulement ils ne peuvent pas déclarer cette mort. Les bonnes gens leur diraient : « que faites-vous ? » Alors ils maintiennent de toutes leurs forces l'illusion. Tout en achevant de perdre la France, ils l'exaltent et lui promettent l'immortalité.  Sans cela ils seraient peut-être chassés de leurs prébendes. » La substitution est une pleine réussite.

Tout au moins le croient-ils. Mais c'est oublier que la France, comme les Français, a une âme. Une part d'éternité qui est l'empreinte de Dieu sur sa création. Et c'est dans ce domaine que notre romancier intervient avec talent.

Jean Raspail a remarquablement réussi à saisir l'âme des peuples et des gens. Il a été, dans sa jeunesse, un vrai explorateur curieux des peuples et des gens, à la fois sévère et indulgent, sérieux et ironique (il faut lire ses livres de voyages). Plus tard, à la manière d'un anthropologue des mondes imaginaires mais pourtant bien réels, il nous a montré la pérennité d'un peuple à travers les espaces et le temps. Il nous a apporté la preuve par le rêve que, tant qu'un être humain, même s'il est le dernier, portera dans son cœur les germes – un simple atome - d'une civilisation, elle ne pourra s'éteindre totalement et qu’ainsi sa renaissance est inscrite dans le grand livre du temps. Il suffit de lire, ou de relire, « Le jeu du roi », « Septentrion », « Sire » ou « Qui se souvient des hommes » pour s'en persuader. Chacun de ces romans porte, au-delà de l'effondrement d'un monde, une espérance salutaire qui réchauffe le cœur et affermit les âmes.

Cependant, les romans de Jean Raspail restent sombres. La description de ces mondes disparus ou éteints est une allégorie de la France crucifiée. Cette France martyrisée que l'on trouve ouvertement décrite dans « Le camp des saints ». Les quelques mots écrits dans la préface de la dernière édition de cette ouvrage – Big Other – sont sans ambiguïté : « Si un livre me fut un jour inspiré, c'est bien celui-là ». Ou encore : « Big other vous voit. Big Other vous surveille. Big Other a mille voix, des yeux et des oreilles partout. Il est le fils unique de la Pensée Dominante comme le Christ est le Fils de Dieu et procède du Saint esprit. Il s'insinue dans les consciences. Il circonvient les âmes charitables. Il sème le doute chez les plus lucides. Rien ne lui échappe. Il ne laisse rien passer. Sa parole est souveraine. Et le bon peuple suit, hypnotisé, anesthésié, gavé comme une oie de certitudes angéliques. » Et pour finir : «  Quant à nos propres descendants, formatés à l'école de Big Other et conditionnés dès la plus petite enfance au « métissage » comportemental et culturel et aux impératifs de la France « plurielle », ils n'auront plus d'autres ressources que de se fondre sans moufler dans le nouveau moule « citoyen » du français de 2050. »

C’est si vrai qu’il trouve un appui chez Philippe de Villiers : « On leur (les enfants) donne le goût des urgences lointaines. Le politicien ressemble à ce gosse qui court dans tous les sens au nom des fraternités cosmiques. Il n'a plus de mémoire non plus que de dessein, il devient fou. Fou de plaisir, fou de l'instant, le fou de Chesterton qui a tout perdu sauf la raison... Or une nation n'existe pas sans contours ni conteurs. Si elle cesse de se définir et de rêver, si elle perd ses frontières et son dédale historique et romanesque, elle s'abîme. Ainsi a-t-on soustrait tout un peuple à l'intuition précieuse du temps long. »

Jean Raspail médite cet état de fait et en tire les enseignements car le romancier, dégagé des contingences de l'espace, du temps et de la nature, peut, et a le devoir, de « prophétiser ». Il possède le détachement indispensable à l'invention d'un monde futur et d'un monde idéal. C'est ainsi que le roman prend toute sa dimension sociétale. Il n'est plus une simple histoire, racontée avec talent, mais l'image d'un monde qui s'annonce, l'allégorie d'un avenir renouvelée.

C’est pourquoi le lecteur peut découvrir en filigrane dans les livres de Jean Raspail deux hypothèses pour survivre qui traduisent bien les deux versants de son œuvre de romancier : la résignation de la masse et l'héroïsme d'une nouvelle chevalerie. « Ensuite la France ne sera plus peuplée, toutes origines confondues, que par des bernard-l'ermite qui vivront dans des coquilles abandonnées par les représentants d'une espèce à jamais disparue qui s'appelait l'espèce française… Il existe une seconde hypothèse, c'est que les derniers isolats résistent jusqu'à s'engager dans une sorte de Reconquista sans doute différente de l'espagnole mais s'inspirant des mêmes motifs. »

Mais, en fait, Jean Raspail n’a qu’un message, tout simple, qui apparaît à travers toute son œuvre. Un message de combat et d’espérance auquel je ne peux m’empêcher d’associer celui de Jean de Viguerie et celui de Philippe de Villiers qui d’ailleurs nous en fourni l’expression. Jean raspail nous incite à être « Les derniers survivants (...) les enfants des cercles de survie, les évadés de l'ordre marchand. » (Philippe de Villiers)

« Un mot encore, Monseigneur. On pourrait croire à me lire, que vous représentez le passé. N’est-ce pas l’avenir, au contraire, que vous annoncez ? Face au nouvel « ordre » mondial qui s’avance, le devoir d’insurrection... » (Le Roi au-delà de la mer)

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